Disparition

Jean Douchet

Le Syndicat Français de la Critique de Cinéma est très touché par la disparition cette nuit de Jean Douchet, immense critique de cinéma, conférencier et cinéaste. Le monde du cinéma perd un critique passionné et passionnant, qui savait partager son amour fou du 7e art.

« La critique est l’art d’aimer », disait-il. Cet infatigable passeur d'émotions cinématographiques aura été une source d’inspiration pour beaucoup, critiques comme cinéastes, déterminés à transmettre l’amour du cinéma encore et toujours.

La Parole critique 

              Avec Jean Douchet, disparaît une figure de la grande tradition critique française d’après-guerre qui a contribué à son rayonnement international. Après avoir fait des études de philosophie, il débute à l’éphémère Gazette du Cinéma fondée par Maurice Schérer (Eric Rohmer) en mai 1950 [1] (les deux se sont rencontrés lors du Festival du Film maudit de Biarritz en 1949), où il publie un entretien avec Robert Bresson en se rendant sur le tournage du Journal d’un curé de campagne, non loin de sa ville natale, Arras. Puis il s’éloigne de Paris en 1951 pendant six ans, pour son service militaire et en raison d’obligations familiales. Lorsqu’Eric Rohmer devient en mars 1957 le co-rédacteur en chef des Cahiers du cinéma avec André Bazin et Jacques Doniol-Valcroze, Jean Douchet le rejoint et publie sa première critique en 1958 (n° 81, mars 1958, « Le vrai coupable ») sur J’ai le droit de vivre de Fritz Lang, un de ses cinéastes de prédilection. Tout en reprenant la rubrique cinéma à Arts, il sera actif aux Cahiers jusqu’à ce que Rohmer soit contraint de quitter la rédaction en chef en juillet 1963. Très influencé par le critique Eric Rohmer (notamment son texte, « Le cinéma, art de l’espace », paru en 1949 dans La Revue du cinéma), Jean Douchet appartient au courant « germaniste » des Cahiers, avec Rohmer et Godard, adepte en ce qui le concerne de la politique des auteurs sous son versant hitchcocko-langien (il publiera un ouvrage sur Hitchcock en 1967), ce qui le rapprochait alors du courant Mac-Mahonien et de son « carré d’as » (Lang, Walsh, Preminger, Losey).

               Ce que François Truffaut a dit (« Lorsque j’étais critique, je pensais qu’un film, pour être réussi, doit exprimer simultanément une idée du monde et une idée du cinéma »), Jean Douchet l’a fait tant sa réflexion, structurée à partir de la politique des auteurs, n’a eu de cesse de relier une vision du monde (éthique, morale, philosophique) à un principe de mise en scène. Mettre à jour le système qui gouverne une œuvre ou un film, en articulant le général au particulier (tel plan, telle scène, telle situation) aura été la grande force et richesse de son travail critique. Que ce soit chez Renoir (l’Apollinien et le Dionysiaque)[2], Lang, Murnau, Hitchcock, Mizoguchi et tant d’autres. Cette passion herméneutique des œuvres des cinéastes admirés, dont Douchet excellait à en être l’exégète inspiré, a nourri sa vie de critique. « La critique est l’art d’aimer. Elle est le fruit d’une passion qui ne se laisse pas dévorer par elle-même, mais aspire au contrôle d’une vigilante lucidité. Elle consiste en une recherche inlassable de l’harmonie à l’intérieur du couple passion-lucidité. Que l’un des deux termes l’emporte sur l’autre, et la critique perd une grande partie de sa valeur. Encore faut-il qu’elle possède ces deux moteurs », écrivait-il dans les Cahiers du cinéma en 1961, le titre de cet article, « L’art d’aimer » devenant celui de son recueil de textes critiques, paru en 1987. Moment d’auto-lucidité pour lui, par rapport à son expérience critique d’alors : « Si je pense être à l’aise dans une critique synthétique (…), je me trouve mauvais dans la critique négative. » [3] Jamais Douchet n’a été aussi bon que dans l’éloge de ses maîtres, éclairant l’œuvre afin d’en dégager le principe qui la fonde.

            Cet « art d’aimer », ce plaisir à dévoiler l’architecture secrète d’une œuvre ou d’un film, il l’a fait par écrit et plus encore à travers sa parole qui, avec le temps, a contribué à sa grande notoriété. Cela, en sillonnant un nombre incroyable de salles de cinéma en France (en animant des stages, des week-ends consacrés à des cinéastes, en se rendant dans des ciné-clubs), en enseignant à l’IDHEC, dont il sera le directeur des études [4], puis à la FEMIS, pendant de longues années à partir de 1986 pour des cours d’analyse de films [5] et plus récemment, à la Cinémathèque française (le Collège d’histoire de l’art dirigé par Jacques Aumont, le ciné-club) ou au cinéma Panthéon. Cet enseignement (on l’a souvent qualifié de Socrate du cinéma) a marqué des cinéastes (Arnaud Desplechin à l’IDHEC, François Ozon à la FEMIS, Cédric Anger via les Cahiers du cinéma, Xavier Beauvois) et des générations de cinéphiles, suscitant de nombreuses vocations. Cette parole a aussi contribué à faire aimer la vie de critique, à la rendre enviable et désirable, car habitée par le cinéma et le désir de le réfléchir, avec cette inépuisable passion et plaisir d’en parler. Soit l’affaire de toute une vie. Sa parole, vertueuse (aimer et comprendre, saisir la nature profonde de ce qui vous passionne) a contribué à la grandeur de la fonction critique. Car motivée par le goût (Douchet, comme tous ses collègues des Cahiers, futurs cinéastes de la Nouvelle Vague, avait ses têtes de Turc) et nourrie par une intelligence du cinéma, afin d’éclairer le regard des autres, de le former, de constituer un vrai regard critique. Jean Douchet a été le formidable ambassadeur d’une parole critique formatrice, très différente du régime de parole d’un Serge Daney.

            Au fond, Jean Douchet, critique de cinéma, homme de grande culture, à l’humour vif et à l’esprit parfois malicieux (« Dans Faust de Murnau, c’est Goethe qui n’est pas bon ! »)[6], a ressemblé quelque peu à ce qu’il a dit du cinéma de Jean Renoir. Une parole Apollinienne, d’une clarté évidente et lumineuse, une pensée ordonnée du cinéma et une vie Dionysiaque, l’homme ayant un goût pour les plaisirs de la table, avec une même exigence que sa passion pour le cinéma [7]. Soit, entre l’homme et sa parole critique, « cette recherche inlassable de l’harmonie du couple passion-lucidité ». Lorsque Jean Douchet avait reçu la Légion d’honneur, la cérémonie se déroulait à la Cinémathèque française et, après le discours de Margaret Menegoz (les Films du Losange, Eric Rohmer, encore et toujours), Jean Douchet avait pris la parole. Avec cette élégante crudité ou impudeur dont il était parfois coutumier en privé, il avait parlé du plaisir, et implicitement du plaisir sexuel, laissant entendre à titre personnel qu’il ne s’agissait pas pour lui de prendre son plaisir mais que son plaisir à lui consistait avant tout à en donner. Soit une conception hédoniste et épicurienne de l’activité critique, généreuse et particulièrement savoureuse, dont Jean Douchet a été l’incarnation souveraine.

Charles Tesson

[1] Cinq numéros seront publiés, de mai à septembre 1950.
[2] Voir la conversation filmée en 1969 entre Eric Rohmer et Jean Douchet à propos de Boudu sauvé des eaux de Jean Renoir.
[3] Entretien avec Jean Narboni et Serge Daney, en préface de l’ouvrage (éd. Cahiers du cinéma, 1987).
[4] De 1969 à 1971, puis de 1974 à 1985. Il en sera le directeur des études de 1976 à 1978.
[5] Où j’ai eu le plaisir de travailler avec lui et Jean Narboni, ainsi que, les premières années, avec Gérard Legrand, de Positif.
[6] Il avait aussi toute une théorie qui différenciait selon lui le cinéma de Mizoguchi de celui d’Ozu à partir de leur vie, sur fond d’alcool et de sexualité.
[7] Souvenir, il y a fort longtemps, d’une soirée chez Pascale Dauman, distributrice, où je croise Jean Douchet sortant quelques pastilles ou comprimés d’une minuscule boîte. « Tu es au régime ? - Oui, mais je l’ai gagné ! ».

 

Crédit photo : Fred Defour, AFP