Disparition

Jean Collet

JeanCollet

Avec le décès de Jean Collet, survenu  le 11 novembre 2020 à l’âge de 88 ans, c’est une figure importante du paysage critique de l’après-guerre qui disparaît. Il a donné le meilleur de lui-même en s’investissant avec passion et discernement dans les nouveaux cinémas surgis au début des années soixante, avec une prédilection pour le cinéma de la Nouvelle Vague,  celui de Jean-Luc Godard et de  François Truffaut, tout en nourrissant tout au long de sa vie de critique un vif intérêt pour leurs aînés, Renoir, Rossellini, Fellini, Dreyer, Bergman, Mizoguchi, Ford (auquel il consacrera un livre en 2003, John Ford, la violence et la loi, éd. Michalon) et tant d’autres qui contribueront à nourrirtout au long de sa vie sa réflexion de critique de cinéma.

Né le 3 mars 1932 à Pau, il débute à l’âge de 21 ans comme critique à Téléciné (1953-1960) mais c’est à Télérama(1958-1971), où il est une plume importante et appréciée, qu’il se fera connaître. C’est à ce titre qu’il est approché par les Cahiers du cinéma quand la revue, en décembre 1961 (n° 126) sollicite sous forme de questionnaire l’ensemble de la critique. A la question « Tenez-vous pour satisfaisante la place accordée à la critique de cinéma dans la Presse par rapport à la critique littéraire, à la critique picturale, etc ? », il répond : « Le film n’a-t-il pas plus d’audience aujourd’hui que le livre ou la peinture ? Il serait donc normal que le cinéma ait la première place dans la Presse. Ni le livre, ni la peinture n’y perdraient. Toute la culture authentique du XXème siècle doit s’organiser autour du cinéma (p. 63). » En revanche, quand on l’interroge sur les Cahiers du cinéma, il répond ceci : « Apport positif : le ferment d’une réflexion sur ce qu’est vraiment le cinéma ; une découverte des auteurs ; une école ; une esthétique ; un contact vivant, amical, chaleureux, approfondi avec les vrais cinéastes ; des prises de position courageuses, soutenues et fécondes ; une influence sur le cinéma français. Négatif : des articles, très ingénieux, par leur pensée et leur ton. Dans les plus mauvais cas, le besoin puéril d’écraser le lecteur, de dire en termes sibyllins des choses limpides ; un hermétisme prétentieux et vain. Bilan très positif néanmoins(p. 64) ».

Outre Télérama, c’est surtout à la revue Etudes où il commence à tenir la chronique cinéma en 1965 qu’il aura la plus grande longévité dans son activité critique, pendant 50 ans, jusqu’en 2015. Jean Collet collabore également à la revue Etudes cinématographiques dans des numéros dirigés par Henri Agel, Michel Estève et Georges-Albert Astre, en particulier celui consacré à Buñuel (« Buñuel en ce jardin : le rôle des quatre éléments », n° 20-21, 4trimestre 1962, « Les deux tranchants de l’âme : Cela s’appelle l’aurore », n° 22-23, 1trimestre 1963) ou celui consacré à « La passion du Christ comme thème cinématographique » (n° 10-11, 3trimestre 1961), avec le texte « The Fugitive de John Ford : le mystère de la Passion et le jeu du western ».

Capture d’écran 2020-11-16 à 11.44.39  Il collabore également aux Cahiers du cinéma sur deux brèves périodes. Tout d’abord à la fin de celle où Eric Rohmer en est le rédacteur en chef, entre juin 1962 (n° 132, sa première critique, sur Accatonede Pasolini) et avril 1963 (n° 142, critique de La Baie des anges de Jacques Demy), avec dans l’intervalle une critique sur L’oeil du malin de Claude Chabrol (n° 133, juillet 1962) et sur le film à sketches L’amour à vingt ans(n°135, septembre 1962). Puis à partir de 1965, lorsque Jean-Louis Comolli est rédacteur en chef de la revue. Il écrit sur Les communiants de Bergman (n° 168, juillet 1965), Sandra de Visconti (n° 174, janvier 1966), Les amours d’une blonde de Milos Forman (n° 176, mars 1966), fait des entretiens avec Rossellini (n° 183, octobre 1966), Eustache (n° 187, février 1987). Le hasard veut que son dernier texte pour les Cahiers du cinéma soit une critique de Week-end de Jean-Luc Godard (n° 199, mars 1968), son cinéaste de prédilection auquel il a consacré la première monographie parue en 1963 dans la fameuse collection « Cinéma d’aujourd’hui » aux éditions Seghers (le n° 18). Lorsque l’éditeur Pierre Lherminier lui demande en 1970 de mettre à jour ouvrage, il reste dubitatif sur un point : « En 1970, Godard faisait du cinéma dans l’ombre, beaucoup d’ombre. Avant 68, malgré ses lunettes noires, il y avait  beaucoup de lumière dans ses films. Il mettait en lumière. Enfin, j’y voyais clair. Après 68, j’admirais son courage, sa probité intellectuelle, son silence. Mais je n’y voyais rien(pp. 6-7, éd. 1974). » Raison pour laquelle il écrira dans cette édition sur le Godard avant 1968 laissant à Jean-Paul Fargier, alors critique à Cinéthique avant de rejoindre par la suite les Cahiers du cinéma, le soin d’écrire sur le Godard avec le groupe Dziga Vertov. Ainsi, dans cet ouvrage, on retrouve Jean Collet qui a quitté les Cahiers avec Godard (sa critique de Week-end) et un autre qui entrera aux Cahiersgrâce à Godard.

Sa vie de critique, d’une remarquable longévité (1953-2015), outre ses nombreux textes, est riche de plusieurs livres. Avec notamment  Le Cinéma en question : Rozier, Chabrol, Rivette, Truffaut, Demy, Rohmer (coll. « 7e Art », éd. du Cerf, 1972),Le Cinéma de François Truffaut (coll. « Cinéma permanent », éd. Pierre Lherminier, 1977), François Truffaut(coll. « Le Cinéma et ses hommes », éd. Pierre Lherminier, 1985), La Création selon Fellini(éd. José Corti, 1990).

Outre l’écriture, Jean Collet a consacré une grande part de sa vie à parler du cinéma, dans de nombreux ciné-clubs, animant des week-ends sur ses auteurs de prédilection, puis comme enseignant à l’université de Paris Descartes et au centre Sèvres. Il travaillera aussi pour la télévision, à l’INA, comme directeur de la collection « Télévision de chambre » (1980-83) puis conseiller de programme fiction à l’INA, la Sept, puis Arte. Il produira également pour la télévision des films courts sur Buñuel, Mizoguchi, et le filmLa leçon de cinéma de François Truffaut (1983) réalisé par Jean-Marie Berzosa.

Si le paysage critique de l’après guerre est riche de nombreuses revues de cinéma puis polarisé par deux revues majeures, Les Cahiers du cinémaet Positif, il est aussi traversé par plusieurs courants. L’un plutôt issu d’une tradition communiste, déjà présent avant-guerre (Léon Moussinac, Georges Sadoul) et l’autre, dit « spiritualiste » (Henri Agel, Amédée Ayfre, Michel Estève, Jean Sémolué) auquel on pourrait rattacher Jean Collet même si l’étiquette semble quelque peu restrictive. Il appartient plutôt à un courant de critiques qui ont la foi en Dieu (les Cahiers du cinéma, dans leur inénarrable diversité, ont incarné ce courant chrétien, avec André Bazin, Eric Rohmer) et la foi dans le cinéma. Soit des prêtres laïcs soucieux de prêcher la bonne parole de la passion qui les anime. Voir ce qu’il dit à propos des Communiantsde Bergman (Cahiers du cinéma, n° 168, juillet 1965) : « Le film le moins religieux de Bergman, mais c’est sans doute le plus chrétien. Le christianisme n’est pas la recherche angoissée d’un Dieu lointain, d’une transcendance, d’un absolu qui rassure. C’est la présence d’un Dieu caché au plus profond de l’angoisse même. C’est Dieu qui s’est fait cette angoisse même, qui s’est confondu à la souffrance de l’homme, qui est devenu le cri de la misère humaine. Qui a pris jusqu’à la voix de notre désespoir (p. 88). »

Jusqu’au bout, Jean Collet, sans jamais écraser son lecteur ou son auditoire, a porté haut la flamme du cinéma, se comportant en éclaireur. Doublement, en gardant une passion pour les grands maîtres du cinéma tout en étant ouvert au nouveau, à la Nouvelle Vague. Ensuite, avec le souci d’éclairer une œuvre, de faire toute la lumière sur elle. Le motif de la lumière revenant souvent dans ces textes, notamment lorsqu’il écrit sur Buñuel dans Etudes cinématographiques : « La lumière de Buñuel est souvent brûlante, aveuglante, insoutenable. (…)Il y a dans la pureté de la lumière, du regard, quelque chose à la fois de brûlant et de tranchant(n° 20-21, 1962). » Jamais dogmatique ni définitif dans ses jugements, il avait une ouverture d’esprit qui lui permettait de maintenir intact sa passion et sa croyance dans le cinéma. La conclusion de sa présentation à la nouvelle édition de sa monographie sur Godard en 1974, alors qu’il est insensible au nouveau tournant pris par le cinéaste (les films du groupe Dziga Vertov), exprime au plus haut cette flamme pour le cinéma qui toujours refusera de s’éteindre : « Nul ne sait les films que Godard fera demain. Une fois de plus, notre travail sera d’ouvrir des portes, non de les fermer. Je voudrais que mon étude concilie la rigueur et le frémissement de la tendresse, de l’émotion de la vie, que communique le cinéma de Godard. Ce cinéma est une œuvre de feu. Il appelle le feu. C’est dans ce feu, comme dirait Bachelard, qu’il faut rêver. C’est ce feu qu’il avoir le courage de saisir tout en sachant qu’on sera pris par lui. C’est ce feu qu’il faut communiquer. »

CT

Charles Tesson