Jean-Claude Romer (1933-2021)

Un cinéphile exemplaire et un homme de cœur

Jean-Claude Romer


En pleine euphorie de Saint-Germain-des-Prés, un étudiant en médecine traverse Paris sur son scooter pour rejoindre le Club du Vieux-Colombier, une des boîtes les plus réputées du moment. Il va prendre ses fonctions de portier, un poste stratégique qui lui fait rencontrer les jazzmen et tous les grands noms du milieu, de Brassens à Boris Vian. Il s’appelle Jean-Claude, mais tout le monde l’appelle « JC ».

JC fait ses études pour faire plaisir à son père Nicolas, qui est dentiste, mais ce n’est pas ce qui l’intéresse. Il a découvert le cinéma, sans savoir encore qu’il lui consacrera sa vie. Et surtout le fantastique, dont le gourou s’appelle alors Jean Boullet, un original charismatique, libraire mais aussi peintre et écrivain. Ensemble, ils publient chez Pauvert un numéro légendaire de la revue Bizarre consacré à ce genre alors méconnu, voire méprisé. Sa couverture orange, ornée d’un portrait de Boris Karloff en noir et blanc, hantera longtemps les amateurs.

C’est ainsi que, lorsqu’Eric Losfeld lance en 1962 Midi-Minuit fantastique, Jean-Claude Romer s’en retrouve corédacteur en chef avec le tout jeune Michel Caen. Suivent neuf années magiques, étincelantes, pour une revue dont la nostalgie reste intense (cf. sa réédition en cours chez Rouge profond). « MMF » jette les bases d’une culture du fantastique qui va s’épanouir ensuite avec l’éclosion des festivals, des magazines divers, et d’une riche production internationale. Jean-Claude y gagne cette réputation d’érudit exhaustif et minutieux qui ne le quittera plus.

Mais l’occasion va venir d’exercer sa culture dans un contexte populaire inattendu. Collaborateur, avec Alain Resnais et d’autres, de la revue Giff-Wiff, qui analyse la bande dessinée, il est amené à interviewer Pierre Tchernia, qui anime à la télévision une émission sur Walt Disney, L’Ami public N°1. Celui-ci prépare justement pour la 2e chaîne, en accord avec le CNC, un jeu sur le cinéma, baptisé d’abord 7e Art, 7e case. Epaté par Romer, il lui propose de se charger des questions et du choix des extraits. Bientôt, cette émission hebdomadaire deviendra Monsieur Cinéma, et notre ami une star médiatique !

La fréquentation des gens de cinéma contribuera à lui donner une connaissance vivante de ce 7e art, et même à y collaborer. Proche de Jean-Pierre Mocky, qu’il a interviewé pour Midi-Minuit fantastique, il collabore aux scénarios de Litan (1982) et du Miraculé (1986), tout en multipliant à l’écran les apparitions insolites ou drolatiques.

En même temps, solidaire de notre profession, il adhère à notre association qui ne s’appelle pas encore syndicat, prenant vite l’allure du sage, du modérateur. On le sollicite tout naturellement pour faire partie du Conseil, où il est d’une assiduité irréprochable, apportant toujours l’avis le plus mesuré, sous les formes les plus affables. Lorsqu’il s’en retire en 2003, il est élu président d’honneur à l’unanimité.

Un mot encore sur l’aventure du Prix Très Spécial. Nous étions sur la montagne, en janvier 1985, au festival d’Avoriaz dont nous étions, Jean-Claude et moi, membres du comité de sélection. Autour d’un verre de génépi, nous échangions sur notre frustration : le prix de la critique nous avait, une fois encore, échappé. Par la faute, évidemment, de quelques journalistes conformistes, étrangers au vrai fantastique ! Une seule solution : créer notre propre prix. Recruter une quinzaine de jurés connaissant la question. Jean-Claude avait assez de relations pour dénicher un sponsor (Cointreau) et un lieu (le Fouquet’s). Le bien nommé Prix Très Spécial fut ainsi décerné devant une assistance prestigieuse. Il dura vingt-trois ans.

La disparition de Jean-Claude Romer a été brutale. Son annonce sur les réseaux sociaux suscita une marée de messages attristés. Non seulement cet homme n’avait pas d’ennemis, mais les témoignages fleurissent sur sa bienveillance, sa générosité et son désintéressement. L’ayant bien connu et côtoyé pendant cinquante ans, je ne peux que confirmer aujourd’hui l’image que nous gardons de lui : celle d’un cinéphile exemplaire, mais surtout d’un homme attentif et modeste, qui faisait l’unanimité par ses qualités de cœur.


Gerard Lenne
 Gérard Lenne