PROFESSION PIGISTE (1/2)

Pigistes : des salariés commes les autres ?

Dans un contexte de crise aigue de la presse en général, et de la presse cinéma en particulier, se généralisent de plus en plus, au sein des différentes rédactions, des pratiques allant contre l'intérêt - et tout seimplement le droit - des journalistes. Les pigistes en sont les premières victimes. Quand le bateau coule c’est toujours le mousse qui morfle. Mais pourquoi les pigistes seraient-ils des mousses ?

La presse en général va mal. La presse écrite ne sait plus à quel saint se vouer. La presse cinématographique prend l’eau. Les “nouveaux usages des lecteurs” pas décidés à payer pour s’informer et la chute des recettes publicitaires font qu’en quelques années on est passés par toutes les couleurs du Web. Et qu’aujourd’hui, il est à peine exagéré de constater qu’un twit est plus performant (en terme de “battage médiatique”, s’entend) qu’un article construit, mûri et écrit…

    MOOKS OU TWITS ?

Pourtant, si l’on regarde le paysage global de la presse les rares nouveaux venus qui s’en sortent sont les “mooks” bimestriel ou trimestriels, épais bottins qu’on trouve aussi bien en kiosques qu’en librairie et qui proposent des papiers de fonds sur un thème donné, des enquêtes revenant sur un sujet important, des interviews au long cours... Ainsi la Revue XXI (généraliste, historique des mooks), 6 Mois (généraliste, dédié à la photo autant qu’au texte), ou, dans des domaines plus spécialisés (bien que vastes), Schnock (culture populaire) ou L’Eléphant (culture générale) tirent leur épingle du jeu… En revanche, les deux hebdos généralistes qui ont tenté de voir le jour en 2018, Vraiment et Ebdo, ont chacun sorti quelques numéros et ont assez vite été contraints, faute d’argent, à abandonner la lutte.

En matière de septième art les nouveaux titres se font rares. Revus & corrigés, mook trimestriel centré sur le cinéma de patrimoine  a vu le jour en 2018. Cinémateaser mensuel papier créé en 2011 maintient le cap. Sofilm, mensuel né en 2012, issu du groupe SO Press éditant notamment So Foot et Society, est lui aussi bien vivant, et en kiosques.  La Septième Obsession, bimestriel papier vendu en kiosque, dont les journalistes ne sont pas payés tant que le modèle économique n’est pas trouvé, en est à sa quatrième année.

Bande à part application pour tablettes née en 2012 et entièrement gratuite a cessé sa parution mensuelle il y a un an, faute de munitions (seuls les maquettistes étaient rémunérés), mais reste actif sur internet à l’adresse bande-a-part.fr (lire notre entretien avec Anne-Claire Cieutat). Là non plus, personne n’est payé.

Pour qu’un nouveau support voie le jour, ces derniers temps, il vaut donc mieux que le budget dévolu aux journalistes soit nul, ce n’est pas une nouveauté : Positif et Les Fiches du Cinéma, deux revues “historiques” ont toujours fonctionné sur ce principe. Mais cela s’accentue. Le métier de critique de cinéma devient un hobby, un à-côté…

    CHUTE DES RECETTES PUBLICITAIRES

Par ailleurs, le mouvement de la presse, et de la presse culturelle ou cinéma, est plutôt constamment révisé à la baisse. C’était déjà le cas avant, mais depuis 2008, et la chute de plus en plus vertigineuse des recettes publicitaires, cela ne fait que s’accélérer.

Mais qu’on m’explique pourquoi les quelques chefs d’entreprises qui, aujourd’hui, rachètent des titres, pour en faire des journaux qui marchent (ce qui devrait impliquer, - aurais-je tendance à supposer dans ma grande naïveté - plus d’information vérifiée, soupesée, pensée, travaillée, écrite) le font en virant la moitié de la rédaction ? Car c’est ainsi que les rachats de journaux commencent de façon quasi systématique : l’acheteur conseille (commande ?) au cédeur du titre d’éliminer un maximum de journalistes (en proposant une clause de départ dans le meilleur des cas, ou en virant purement et simplement les pigistes pour raisons économiques.)

    “ET SI ON VIRAIT LES PIGISTES !?!”

Ainsi nettoyés, les titres sont remis en route, avec des rédactions exsangues, qui continuent peu ou prou à fonctionner, mais avec une qualité moindre (comment pourrait-il en être autrement ?). Au bout d’une à deux années, le repreneur décide à son tour d’écrémer, car ça ne marche pas si bien que ça, la presse, eh oui… Ou bien il a racheté au passage un autre titre dont la masse salariale va se répartir entre plusieurs journaux et ainsi il va décider de la solution la plus évidente, cet euréka devenu systématique : et si on supprimait (une fois de plus) les pigistes !?!

Pourquoi les pigistes ? Parce que de nombreux dirigeants s’assoient sur le droit du travail. Ils ignorent ou font mine d’ignorer qu’un pigiste est un salarié comme les autres, non permanent, certes, mais ayant droit aux mêmes indemnités que les permanents en cas de licenciement (lire aussi Statut du pigiste). S’ils le croient assez fort pour l’asséner aux pigistes (Vous êtes des kleenex ! Allez hop, dégagez), peut-être y aura-t-il parmi ceux-ci des gens pour les croire ou craindre les retombées  (Je n’ai droit à rien… Je sais que j’ai droit à quelque chose, mais si je me rebiffe plus personne ne m’embauchera…)

    OÙ COMMENCENT LES DÉRIVES ?

Il y a vingt ans, dans certains magazines qui sentaient le vent du boulet, ça se traduisait par des mesurettes qui allaient de  : on n’offre pas de ballotin de chocolat à Noël aux pigistes - mesquin et jouant à la marge, donc personne n’a osé moufter - à on ne rembourse plus les notes de frais des pigistes - plus problématique, car quand on interviewe un acteur dans un café ou dans un très select bar d’hôtel, qui paye ? Pas l’acteur… Et là, certains ont un peu râlé mais pas tous… Après tout, un café, un thé, même au prix du caviar dans un hôtel huppé, qu’est-ce que ça pouvait faire, puisque le papier était (encore) rémunéré correctement ?

C’est ainsi que les dérives commencent, et qu’on ne les voit pas venir, ou qu’on a trop peur d’en pâtir pour signaler qu’on ne trouve ça ni logique, ni normal.

    QU'EST-CE QU'UN PIGISTE ?

On ne le répétera jamais assez. Un pigiste est un salarié non permanent, c’est-à-dire quelqu’un qui a les mêmes droits que tout journaliste permanent, qui a les mêmes compétences, qui fait le même travail. Voire plus : car le pigiste est payé au papier, c’est-à-dire “à la tâche” comme on disait jadis de certains ouvriers dans les usines. Pour ces mêmes raisons, le pigiste est devenu “taillable et corvéable à merci”.

J’emploie à dessein deux expressions qui en réfèrent à un certain esclavage. Car si, au temps où la presse était florissante (je vous parle d’un temps que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître) le pigiste était parfois mieux considéré et mieux payé que les permanents, ce temps-là est bel et bien révolu. Car au fil des ans son statut s’est perverti. Moins payé, moins considéré, précaire…

Un pigiste, critique de cinéma, met en moyenne trois heures pour se rendre en projection de presse, voir le film et en revenir (sans compter que certains films durent plus de deux heures). Il n’est payé qu’à partir du moment où il écrit. Un pigiste voit une dizaine de films par semaine, ce qui fait une moyenne de 1800 minutes que divisent 60. Rien qu’en voyant les films le pigiste a déjà fait 30 heures hebdomadaires. Il n’a pas encore écrit une ligne. Donc pas encore gagné un centime… À cela, certains rédacteurs en chef (qui pourtant écrivent ?) ou directeurs de rédaction répondent : mais les papiers sont plus courts, ça va plus vite. Sauf que plus un papier est court plus il est long à écrire… Et je ne vous parle pas des enquêtes et autres interviews qui prennent un temps fou à préparer, à faire, à rédiger…

Un journaliste pigiste, titulaire de la carte d’identité des journalistes professionnels (ou carte de presse), peut encore faire valoir ses droits (surtout en cas de licenciement, ce qui est déjà un peu tard), même si tout le monde ne le fait pas, hélas. Mais qu’en est-il désormais des consœurs et confrères qui, gagnant plus de 50% en activités non régies par la convention collective des journalistes ne peuvent plus demander leur carte annuelle ? Qu’en est-il des entreprises de presse qui paient en droit d’auteur ou vont jusqu’à demander aux nouveaux entrants le statut d’auto-entrepreneur ?

La mutation annoncée lors de l’apparition d’internet est toujours en attente, les modèles économiques sont de plus en plus aléatoires. Le big bang n’a pas eu lieu, mais nous, les dinosaures, sommes bel et bien menacés d’extinction.

 Isabelle Danel   Isabelle Danel