Lettre ouverte

édito

À l’heure de faire migrer la Lettre du Syndicat de la critique sur Internet, s’est posée la question de (re)définir sa fonction. Celle de courroie de transmission entre le syndicat et ses adhérents étant désormais prise en charge différemment par le site et les newsletters, il s’agissait de lui assigner un rôle plus spécifique. Nous avons alors décidé de l’envisager à la fois comme une cellule de crise et un foyer de résistance : un lieu de témoignage, d’échange et de proposition. Le fait que notre profession aille mal n’est certes pas un scoop. Mais ce qui importe aujourd’hui, c’est de ne pas s’y habituer. Et c’est aussi de créer des zones de rapprochement. En effet, le mouvement de la crise est un mouvement qui éloigne, qui creuse les écarts, isole les problèmes et les individus, intensifie les solitudes. S’y opposer c’est donc d’abord s’opposer à ce mouvement. C’est pourquoi il importe de renverser un peu les choses : cesser d’être une somme de professionnels en galère pour devenir une profession en lutte. Pour aller dans ce sens, La Lettre se propose d’être tout à la fois un cahier de doléances, une boîte à idées et une interface de dialogue. Symboliquement nous l’entamons à quelques jours du festival de Cannes, caisse de résonance traditionnelle des inquiétudes et des révoltes des professionnels du cinéma. La Lettre nouvelle formule commence ici : je la déclare ouverte. 

Et comme créer des rapprochements, c’est aussi rapprocher des idées, ce numéro, envisagé comme l’amorce d’un dialogue à venir, s’est construit autour d’un principe d’associations, de binômes de textes, se répondant et se renvoyant la balle. Ainsi, on ira voir comment va la presse cinéma, en mettant côte à côte, d’une part ce qui se vend (quel est le paysage de ce qui se trouve encore en kiosque en matière de presse spécialisée cinéma) et d’autre part ce qui s’achète. Pour cela nous avons choisi d’aller interroger les étudiants en cinéma sur leurs pratiques, par le biais d’une enquête qui, sans être parfaitement scientifique, n’en est pas moins une  instructive prise de température. Nous mettrons ensuite face-à-face le constat des dérives en cours dans le traitement des pigistes et les contre-feux juridiques qui permettent de leur opposer une résistance. Nous irons voir du côté du web si la terre promise a tenu ses promesses, en remontant le fil de deux histoires particulières : celle de Critikat et celle de Bande à part, deux sites dont les parcours prouvent qu’Internet a effectivement créé de lumineux possibles et fédéré de flamboyantes énergies, mais en posant autour d’eux la question du modèle économique comme une frontière assez infranchissable. Nous irons aussi nous intéresser à quelques initiatives extérieures à la sphère critique – un site de vod éditorialisé par des cinéastes, un regroupement de distributeurs indépendants invitant à fédérer les indépendances – mais qui nous concernent assurément. Et puis nous nous demanderons “de quoi on parle ?”. C’est-à-dire où s’arrête le champ d’activité de la critique de cinéma quand le cinéma se fond dans l’ensemble plus vaste des “images” ? Nous mettrons ainsi un premier pied dans de vastes questions : celle de la critique de séries et celle de l’épineux problème Netflix. Enfin, après un détour  par un fil d’actualité permettant de retenir l’essentiel de ce qui s’est fait ou écrit à propos des sujets qui nous concernent, on conclura par une rubrique intitulée “Pourquoi devient-on critique ?” Car la question se pose, puisque personne ne sait vraiment comment on en vient à exercer ce métier dont un cliché assez répandu veut qu’il ne puisse être la vocation de personne, et que donc, raconter des parcours de critiques c’est déjà un peu raconter, par petits morceaux, ce qu’est la critique. Logiquement, c’est Gérard Lenne, éminent rédacteur en chef de La Lettre version papier durant de nombreuses années, qui sera le premier à se raconter ici.

De tout cela il ressortira, nous l’espérons, des pistes de réflexions. Mais déjà s’impose un constat assez frappant : le fait que si la critique de cinéma est l’archétype de ce qu’on appelle aujourd’hui un “métier passion”, cela ne signifie plus que rarement qu’il s’agit d’un métier offrant la chance d’être payé pour exercer sa passion, et que cela signifie plus généralement que c’est un métier réservé à des passionnés prêts à accepter d’être peu ou pas payés. Un état des lieux, résumé assez simplement par Clément Graminiès, le fondateur de Critikat, lorsqu’il dit dans l’entretien qu’il nous a accordé : “Je pense qu’à moyen terme, critique de cinéma ne sera plus un métier.” Restera la passion, donc…

En attendant il reste des choses à faire et des choses à dire. Ces premiers échanges sont faits pour vous inciter à prendre la balle à votre tour : rebondir, commenter, critiquer, élargir… Réagissez, n’hésitez pas à proposer des interventions : cette Lettre vous est ouverte.

Nicolas Nicolas Marcadé