TABLE RONDE (3/3)

D’où on parle ?

Conversation autour de la critique de cinéma : épisode 3

6. LE COLLECTIF

L’entretien, c’est aussi par ça que passent les relations de fidélité entre une revue et un cinéaste. C’est vrai pour Positif. C’est vrai pour les Cahiers, Toubiana en parle dans l’entretien qu’ils nous a accordé. Donc ça se lie à des titres, à des identités de revues. Or aujourd’hui, étant donnée la manière dont circulent les articles, c’est-à-dire sur Internet, individuellement, indépendamment du lieu où ils sont publiés, est-ce qu’il n’y a pas une perte d’identité de revue, d’identité collective ?

Murielle Joudet : Si bien sûr. Maintenant on s’attache à une signature, mais il n’y a plus d’effet collectif.

Jean-Marc Lalanne : Et il y a même des critiques qui existent aussi fortement sur leur page Facebook que dans leur titre. Ce qui fait qu’on ne sait plus très bien si on sait que tel personne pense telle chose parce qu’on l’a lu sur Facebook ou dans une revue.

Murielle Joudet : C’est pour ça qu’il n’y a plus d’effet d’émulation entre rédactions. Moi j’ai une grande nostalgie de ma première période à Chronicart, où c’était presque une dictature, mais où très naturellement on avait tous les mêmes goûts. C’était magique. Une année on a fait un Top 10 avec un seul film, Gone Girl : on était tout fiers de nous et, surtout, cinq personnes très différentes étaient d’accord pour s’en tenir à un film, c’est rare. On était surtout ravis d’être tous d’accord (alors que le plus souvent on est surtout ravi d’être seul à penser une chose d’un film), c’était galvanisant. je pense que les Cahiers période Delorme, ça a été un peu ça aussi.

Jean-Marc Lalanne : Je connais totalement cette ivresse, j’ai pu la vivre par moment, notamment aux Cahiers, mais je crois qu’il faut aussi toujours s’en méfier. Parce que c’est ce qui peut également aboutir à des sentiments d’asphyxie dans certaines revues. Je pense qu’à plusieurs moments de leur histoire les Cahiers ont pu souffrir de ça, de ce côté “on ferme toutes les fenêtres, on est plus qu’entre nous et on pense toujours la même chose”. C’est vrai qu’il y a une ivresse très forte à vivre ça, et en même temps je pense que ça peut être toxique pour le journal.

Murielle Joudet : Après, à Chronicart, j’ai l’impression que cette ferveur collective, avec son côté un peu fermé, était aussi portée par l’idée que, au final, on est quand même rien, on est minoritaires, la plupart des gens ne savent pas qui on est. Aux Cahiers, il peut davantage y avoir le risque de vouloir imposer des tendances, d’essayer de faire l’histoire, et ça je pense effectivement que c’est toujours un peu vain. Nous on était vraiment dans le pur plaisir du collectif. À Cannes, on sortait du Assayas, on se disait : bon, qui va se le faire ? C’était des très grands moments de camaraderie et d’amitié, deux notions indissociables du plaisir à faire ce métier.

Philippe Rouyer : Moi je ne suis pas d’accord avec cette idée de “on est rien”. Tu comptes pour ceux qui te lisent. C’est se cacher derrière son petit doigt de dire “Moi je ne compte pas parce que c’est Télérama qui compte, ou les Cahiers...” Ça n’est pas vrai. Même si tu n’as qu’un petit lectorat, ce sont quand même des gens qui te lisent, qui te suivent, et pour qui c’est super important.

Murielle Joudet : Oui, mais quand même, il y a une liberté que tu peux d’autant plus te permettre quand ça n’est pas ton boulot, que tu ne gagnes pas d’argent avec ça… Quand je dis “on est rien’, c’est d’un point de vue symbolique. Ce que je veux dire, c’est qu’on était un blog gratuit sur Internet, on n’était presque pas payés, donc on n’avait rien à perdre. Et tout à gagner.

Jean-Marc Lalanne : Mais la dimension du “tout à gagner” pourrait aussi être interrogée. C’est-à-dire qu’il y a aussi une jubilation du positionnement. Et choisir un objet consensuel pour le détruire, c’est aussi une façon de choisir de se placer à un endroit où sa parole va porter.

Murielle Joudet : Bien sûr. Mais à un moment, c’est vraiment le texte qui compte, et peu importe le positionnement. On parlait tout à l’heure d’Ad Astra. Moi je n’aime pas beaucoup le film. Mais quand j’ai lu ton texte dans les Inrocks, il m’a fait comprendre que j’avais raté quelque chose. À l’inverse, à Chronicart le plaisir de la méchanceté – parce que mes collègues étaient vraiment très bons pour ça – a produit des textes dont, dix ans après, je me souviens encore. Ce qui reste c’est le texte, c’est quelques phrases que je garde en mémoire. Donc au final le positionnement n’est rien par rapport à la qualité du texte.

Josué Morel : Pour revenir à la question de la perte de collectif, il me semble qu’une revue c’est avant tout ça : un collectif. Et c’est effectivement quelque chose qui est peut-être un peu en train de se diluer.

Je pense que ça peut d’ailleurs expliquer ce que tu disais tout à l’heure sur le retour au papier. Parce que dans le papier, il y a forcément une identité de revue.

Josué Morel : Je pense, en effet, que ce défi d’imposer sur Internet des revues, des identités collectives, n’a été qu’à moitié relevé. Quand je suis devenu rédacteur en chef de Critikat, ma première décision a été d’organiser des réunions d’équipe régulières, pour parler des films, penser ensemble la revue que l’on voulait faire... Après, je pense que cette notion d’identité passe aussi par le fait qu’une revue crée une temporalité. Pour des publications comme les Cahiers ou Positif, tout s’organise autour de la préparation d’un numéro. Sur un site Internet, il faut procéder autrement. À Critikat, outre l’actualité hebdomadaire des sorties et le rythme donné par d’autres rendez-vous (vidéos, ciné-club, podcasts, etc.), on publie mensuellement une série d’articles qui restent en Une du site pendant trente jours. On dispose par ailleurs d’une plus grande liberté du fait que la revue n’est pas coûteuse : je me souviens que, le deuxième ou troisième mois après que je sois devenu rédacteur en chef, on a mis en avant un dossier sur Monrovia, Indiana de Frederick Wiseman et un autre sur Jacques Perconte, qui est un cinéaste dont les films ne sortent pas en salle. C’est une chance : comme l’enjeu économique est nul, on peut s’autoriser des choix éditoriaux difficilement envisageables aujourd’hui pour une revue papier. Parce que ça n’est pas vendeur, j’en ai bien conscience. Plus globalement, on n’a peut-être pas assez embrassé, sur Internet, les possibilités qui nous étaient ouvertes en termes de formats. Et aujourd’hui encore, ça reste à mon avis un outil globalement sous-exploité. J’ai l’impression que ça concerne, au-delà des revues en ligne, le cas de YouTube. Mais il faut dire aussi que l’exercice de la critique sur YouTube pose certaines questions : par exemple, peut-on y inventer un collectif ? J’ai l’impression que la plateforme est plutôt fondée sur le rapport d’un individu à une communauté, ce que renforce la pratique de l’adresse face caméra. On l’a dit, en tant que critiques, on parle de nous quand on écrit. Mais nous ne sommes jamais l’objet de nos critiques, c’est le film qui prime. Alors que dans une vidéo YouTube, la première chose que l’on voit généralement, c’est le visage du YouTubeur.

Jean-Marc Lalanne : Et en même temps c’est une cuirasse. J’ai le sentiment que l’accès à la personne est infiniment moindre dans une vidéo YouTube que dans un article. Parce que c’est un masque. Alors qu’il y a tout pour penser que c’est l’expression personnelle ultime, puisque ça met en jeu le corps du YouTubeur, souvent dans son intérieur, et avec une manière de proclamer le Je, j’ai le sentiment que c’est, parmi les formes de la critique, celle où on a le moins accès à la personne qui s’exprime. C’est une sorte de mise en spectacle d’une opinion, qui n’est pas, pour moi, ce à quoi a trait l’essence de la critique, c’est-à-dire trouver le point le plus intime d’une parole.

Cédric Coppola : Et puis ça devient des spécialistes. Ils ne parlent que des produits mainstream, font des analyses de films Marvel strictement destinées aux fans de Marvel. Ils s’adressent à un public extrêmement ciblé. Si tu fais, même très bien, une vidéo face caméra sur des films purement art et essai, est-ce que ça fera du clic ? Je ne pense pas. J’ai l’impression que YouTube ne se prête pas à ça, ne serait-ce que parce que leur algorithme ne te mettra pas en avant.

Jean-Marc Lalanne : Après, je ne connais pas non plus très très bien. Mais j’ai le sentiment en tout cas que les codes sont très formatés, répétitifs.

Josué Morel : La critique aussi est très codifiée et formatée. C’est juste qu’on a le nez dedans et qu’on ne s’en rend pas forcément compte. Mais il y a plein de petits académismes, de tics… Par exemple, c’est Godard qui, dans un entretien au début des années 2000, relevait ce systématisme de toujours parler des acteurs entre parenthèses. Du type : “ Isabelle Adjani (géniale)”. C’est encore une tendance qui est très répandue. Et il y en a d’autres.

Philippe Rouyer : Oui. Il y a quelques années, on a eu aussi l’expression “une proposition de cinéma”. Il y a effectivement un certain nombre de tics, qui sont souvent des cache-misère de la pensée.



7. L’ENTRE-SOI

Le reproche qui est beaucoup fait aux critiques de se parler entre eux, de réagir par rapport à ce que dit l’autre, est-ce que ça vous évoque quelque chose ? Est-ce que c’est quelque chose qui est un peu inévitable, ou qui représente juste une certaine tendance de la critique ?

Jean-Marc Lalanne : Pour moi ça n’est pas un problème. Je pense qu’on peut être un très bon critique et être mû par une envie méta. Par exemple, on pourrait, d’une certaine manière, dire que Michel Ciment est l’aboutissement absolu de ça. C’est-à-dire que sa façon de parler des films et du cinéma, in fine, passe forcément, de manière réactive, par un jeu d’opposition à un autre discours. Moi j’ai l’impression que ça n’est pas du tout mon cas. Même si je suis extrêmement attentif au travail des autres critiques, je n’ai pas l’impression que je construis ce que je pense des films par une envie de positionnement. Je crois être choisi par ce que je pense plutôt que choisir ce que je pense. Mais je considère qu’on peut construire une œuvre critique très forte, de manière très réfléchie, très stratégique, en choisissant ce qu’on va dire plus qu’en étant choisi par ce qu’on va dire, dans la volonté de placer une pièce dans un discours critique, avec l’espoir de modifier la globalité du jeu juste par le choix de l’emplacement de cette pièce. Et je pense que ça construit de la pensée. 

Murielle Joudet : Et puis on a tous eu à un moment ou un autre ce truc de sortir d’un film et d’avoir la flemme d’avoir une idée, ou de ne pas savoir quoi en penser. Et alors, si le film est sorti et qu’il y a des critiques, il peut arriver que l’on se serve du texte de quelqu’un d’autre pour savoir ce qu’on pense. Cette interdépendance des uns et des autres, je la trouve assez belle. Surtout dans un milieu qui est très compétitif, où on se regarde un peu en chiens de faïence.

Cédric Coppola : Discuter avec d’autres critiques, c’est aussi très utile pour ne pas rester obtus. Des fois on peut avoir des doutes. Être ami avec d’autres critiques qui ont des sensibilités différentes et parler avec eux permet de voir si on peut remettre en cause son regard, sa première impression, ou si on reste figé dessus.

Josué Morel : De mon côté, je peux avoir le sentiment qu’une parole n’est pas représentée, ce qui motive une envie d’écrire, notamment pour des films qui à mon avis ont été un peu malmenés. Inversement, l’impression qu’un cinéaste est beaucoup trop défendu par rapport à ce qu’il produit peut susciter le désir de déplier ce qui à mon sens pose problème chez lui. Cela me semble assez naturel de rebondir de la sorte sur d’autres textes et avis.

Philippe Rouyer : J’ai l’impression qu’on se nourrit les uns les autres en se lisant. Moi ça me passionne quand sort un film que j’aime beaucoup, de voir ce que les autres ont écrit et ce qu’ils en ont pensé. Les émissions comme Le Masque et la plume ou Le Cercle servent aussi à ça. Parce que là on est obligés de s’écouter pour se répondre. Même si on se rentre dedans, ça passe beaucoup mieux si c’est à partir de ce que dit l’autre plutôt qu’en soliloquait chacun dans son coin.

Oui, mais l’idée implicite c’est que l’entre-soi produirait des choses qui se feraient sur le dos du film. En l’occurrence, faire des clins d’œil aux copains sur le dos du film.

Murielle Joudet : C’est très fantasmé l’entre-soi. Ça vient souvent de gens jaloux qui aimeraient en être. Mais sinon, en fait, l’entre-soi se réduit juste à tous aller au Club Marbeuf. On se dit bonjour… C’est comme dans tout milieu. Moi effectivement, je travaille dans le cinéma et la plupart de mes amis font la même chose que moi parce que le cinéma prend beaucoup de place dans ma vie donc j’ai besoin d’en parler avec des gens pour qui c’est aussi obsédant. Pour moi l’entre-soi le plus problématique, ce n’est pas celui des critiques entre eux mais plutôt celui entre critiques et cinéastes. Parce que si tu es ami avec un cinéaste, tu ne peux pas écrire sur ses films. 

Jean-Marc Lalanne : Moi je ne suis pas d’accord. Serge Daney pensait au contraire qu’il était assez naturel d’écrire sur les films de ses amis. Qu’en tout cas il y avait une sorte de prolongement organique entre la relation qu’il entretenait avec des cinéastes et la relation qu’il entretenait avec leur cinéma. Moi, il m’est arrivé d’avoir des sortes de ruptures avec des cinéastes, parce que la relation personnelle – qui n’était d’ailleurs jamais très personnelle, mais qui était une relation disons de camaraderie professionnelle – n’était plus possible, et pour l’un et pour l’autre, dès lors que nous n’étions plus soudés par mon attachement pour les films de ce cinéaste. Mais j’ai l’impression que le fait d’avoir eu une relation professionnelo-amicale avec le cinéaste n’a pas été un frein au fait qu’à un moment je puisse ne pas aimer un de ses films.

Murielle Joudet : Le truc idéal serait d’être copains avec tous les cinéastes et de pouvoir quand même dire du mal de leurs films. C’est un idéal qu’on ne peut pas réclamer à tous les cinéastes, parce que ce sont des gens qui peuvent être blessés, ou être orgueilleux, ou ne pas comprendre que l’amitié et le travail critique ça n’est pas la même chose. Donc si je devais écrire sur les quelques cinéastes qui sont vaguement mes amis, ce serait très compliqué d’en dire du mal. Alors autant ne pas le faire.



8. LE DÉSIR

Une autre constante, dans les paroles des professionnels, c’est l’idée que le rôle de la critique est toujours plus ou moins de faire naître du désir. Que sa fonction est donc celle d’entremetteuse, entre un film et son public, un cinéaste et le cinéma, un auteur et les instances économiques qui vont lui permettre de s’accomplir... Mais cela implique que le critique soit lui-même toujours animé par le désir.

Jean-Marc Lalanne : La lecture de critiques a fait naître chez moi un désir qui est parmi les plus intenses que j’ai éprouvé dans ma vie. Mais in fine ce désir était rapatrié en premier lieu sur la critique, et peut-être sur son auteur ou ce que je pouvais en fantasmer, plus que sur le film dont elle rendait compte. Et c’est probablement pour ça que je suis devenu critique. Pour moi, le désir que peut faire naître un texte est un désir qui se porte d’abord sur l’objet critique, sur sa signature, sur l’identification d’un auteur, qui est celui de la critique et non celui du film dont parle la critique.

Murielle Joudet : Oui, il faut faire naître le désir. Mais d’abord notre désir à nous. Le protéger, le raviver. C’est d’abord, je pense, très égoïste. Or, dans la critique hebdomadaire, parfois je me sens prise au piège et j’ai l’impression de devoir critiquer des films sur lesquels je n’ai pas envie de donner mon avis, sur lesquels je n’ai pas envie de réfléchir. C’est pour ça que je m’inquiète à propos de mon usure. Parce que j’ai très peur que la flamme s’éteigne. En même temps, il y a plein de choses pour la raviver. Le cinéma de patrimoine, comme le disait Philippe, bien sûr. Mais en même temps, le cinéma de patrimoine c’est aussi un calendrier et ce qu’il faut, par moments, c’est sortir du calendrier des sorties. Ce qui ravive la motivation, je trouve, c’est, de temps à autre, ne plus être critique, juste aller à la Cinémathèque, être une spectatrice lambda et regarder un film qui n’appartient à aucune actualité. Ce qui fait tenir mon métier c’est le fait qu’à un moment je m’en extirpe pour redevenir la cinéphile que j’étais à 18 ans. C’est très important de garder ça, parce que sinon j’ai l’impression d’être une animatrice culturelle.

Jean-Marc Lalanne : C’est vraiment étonnant. Moi ce que tu décris là je le vis depuis maintenant un certain temps. En effet, je peux avoir le sentiment de me régénérer quand quand je vais voir un Murnau à la Cinémathèque. Mais quand j’avais ton âge, pour le coup je n’avais pas besoin de ça. J’étais pigiste, et j’étais encore dans une sorte de très grand appétit d’aller voir des films. J’avais le sentiment que tous, même les plus mauvais, m’aidaient à penser le cinéma. Et j’avais le sentiment d’avoir quelque chose à dire sur tout. Voir un film avec Sandra Bullock pouvait être une expérience de pensée intense, qui électrisait tout mon être.

Murielle Joudet : C’est vrai qu’on a un outil qui sert à tout : à regarder un entretien avec Zemmour, ou un téléfilm de Noël… Ça rend la vie beaucoup plus rigolote. Ça permet de regarder esthétiquement des entretiens de Présidentielle. Moi je m’amuse beaucoup de tout ça. Parce qu’en fait tout peut nourrir cet outil qu’on a, qui permet de décrypter une image, de voir des personnages, etc. Ça c’est vrai. Mais j’ai quand même besoin à un moment de la salle Henri Langlois.

Samuel Douhaire : L’usure elle existe, mais il suffit d’un rien pour que ça reparte. Moi j’ai l’exemple de mon prédécesseur à Télérama, Pierre Murat, que j’ai vu bosser jusqu’à son soixante-dixième anniversaire, et qui a gardé jusqu’au bout une espèce d’enthousiasme juvénile. Il voyait pourtant des quantités de films, mais il arrivait encore à s’emballer avec passion. Donc c’est encore possible de maintenir cet enthousiasme pour le cinéma. Et, me concernant, je pense que ce qui aide aussi c’est que la critique n’est qu’une petite partie de mon activité. Déjà parce qu’il y a une activité manageriale, trop importante à mon goût. Mais aussi l’aspect plus strictement journalistique, qui renforce également mon amour des films. S’il n’y avait que la critique peut-être que je serais un peu dans cette usure permanente. Mais le fait de devoir aussi écrire sur le cinéma dans toutes ses dimensions, pas seulement artistique mais aussi économique, politique, sociologique, ça participe du maintien de l’enthousiasme et ça combat l’usure.

Josué Morel : Lorsque j’ai commencé à écrire, je crois que j’ai connu moi aussi une phase où la critique de cinéma importait presque plus que le cinéma lui-même. C’est une ivresse de la découverte, comme celle du début de la cinéphilie, où l’amour du cinéma au sens large semble quelque part encore plus capital que l’existence des films. Car “aimer le cinéma” ou “aimer les films”, ce n’est au fond pas tout à fait la même chose. Aujourd’hui, j’ai l’impression que plus j’avance et plus ce qui compte ce sont les films, le compagnonnage que je tisse avec eux. Parfois, quand je vois un film que j’adore, je sens instantanément que je vais le revoir, beaucoup, et y revenir deux ans, cinq ans, dix ans après. Je connais peut-être ça pour un ou deux films d’actualité par an, et c’est ce qui me fait dire que j’ai toujours cette énergie pour continuer à écrire. Cela tient au fond à une relation presque d’intimité avec les œuvres : j’ai besoin que les films me hantent.


Propos recueillis par Nicolas Marcadé (janvier 2022)