Confinement cinéphile : there's a storm coming

Par Gaël Martin

Au moment où le coronavirus commençait à se propager sur la planète, sur les réseaux sociaux le microcosme cinéphile francophone s’affrontait une nouvelle fois avec virulence autour du cas Polanski, dans la foulée de la cérémonie des César. L’idée de deux mondes irréconciliables s’imposait : l’ancien monde et le monde nouveau, que l’on n’appelait pas encore le « monde d’après ».

Vinrent la fermeture des salles et le confinement. Pour la première fois de son histoire, le cinéma, au niveau national mais également international, s’arrêtait littéralement de tourner. Cependant, le cinéma trouve toujours son chemin et les débats qu’il inspire ont été nombreux sur les réseaux sociaux.

Dès l’annonce de la fermeture des salles, le 13 mars, Aurélien Ferenczi de Télérama, a réagi sur Twitter : « Et une suspension de la chronologie des médias avec fenêtre VOD avancées pendant la durée du confinement, ça ne serait pas jouable ? » Yannick Vely, critique de cinéma et rédacteur en chef du site internet de Paris Match a soutenu cette idée. La proposition a pourtant été jugée risquée par l’ancien producteur Gilles-Marie Tiné (Mishka), arguant que cette organisation de la mise à disposition des films au public participe à la bonne santé générale du cinéma en France et pas seulement à celle des salles. Si elle doit suivre l’évolution de la société, il faut prendre garde qu’elle conserve ce rôle de protection de « l’exception culturelle ».

Bien avant la fermeture des salles et le confinement, la chronologie des médias était régulièrement remise en cause sur les réseaux sociaux par les cinéphiles n’ayant pas forcément la possibilité de voir les films en salle. Il n’est alors pas étonnant que le sujet ait été abordé par Victor Bonnefoy,YouTuber cinéphile populaire, sous le pseudo In The Pandapardon (voir interview dans La Lettre n°53). Dans son podcast Pardon Le Cinéma, il a organisé la confrontation de critiques de cinéma professionnels ou amateurs, venus d’horizons divers autour de l’actualité. Une sorte de Masques et la Plume pour un public né avec le Web. Quelques jours après le début du confinement, Marc Moquin (Revus et Corrigés), Simon Riaux (Écran Large), Clara Kane (Binge Audio) et Sophie Grech (RP pour Déjà Le Web) se sont demandé quelles pourraient être les conséquences du confinement sur la chronologie des médias. Si la situation inquiète Marc Moquin, pour Clara Kane, une remise en cause de la chronologie des médias serait une bonne chose. Sa crainte serait plus que cette adaptation ne soit que temporaire. Victor Bonnefoy, lui, évoque le danger de la situation pour les distributeurs indépendants, et Simon Riaux embraye sur le rôle des critiques de cinéma pour expliquer au public l’importance d’être solidaire avec les dits distributeurs. Un affaiblissement de la chronologie des médias arrange bien les affaires des mastodontes étasuniens des plateformes de SVOD. Mais la fermeture des cinémas s’éternisant, dans ces temps particuliers elle pose également problème. C’est pourquoi des distributeurs indépendants comme Jean Labadie (Le Pacte), Amel Lacombe (Eurozoom) ou Alexandre Mallet-Guy (Memento) ont demandé au CNC de prendre position pour sauver les films qui auraient dû sortir durant le confinement. Le 20 mars, le CNC a autorisé certains films à sortir sur les plateformes VOD : une entorse exceptionnelle à la chronologie des médias. La question toujours en suspens pousse à s’interroger : la crise du COVID-19 n’est-elle pas le début de la fin de la chronologie des médias ? (voir Le Cinéma français s’abonne à la VOD).

La fermeture des salles pose aussi la question de savoir comment continuer à travailler et à assouvir sa cinéphilie ? Et de cela découle la question du partage illégal des œuvres et du piratage à grande échelle. Un certain nombre de journalistes critiques a profité de cette période, et des réseaux sociaux, pour pousser le public des salles de cinéma à se reporter sur les plateformes de VOD ou SVOD. Plutôt que de participer à la promotion de Netflix ou Amazon Prime, ces journalistes ont favorisé des structures plus fragiles. Une prise de position bienvenue puisque le confinement a largement profité aux multinationales. On peut du coup saluer le geste du Média qui a permis à Eugenio Renzi de partager via les réseaux sociaux un cinéclub en ligne. L’ancien co-rédacteur en chef d’Indepencia propose de mettre en avant des films de son choix, disponibles sur des plateformes de VOD, où encore sur Viméo voire YouTube, où l’on trouve des œuvres partagées de façon peu légale. Joseph Boinay, sur le site de Télérama a voulu, de son côté, faire la liste des films qu’il était possible de voir gratuitement, mais surtout légalement, sur le net.

De façon générale, il a été beaucoup question des plateformes sur les réseaux sociaux durant le confinement, Mubi, LaCinetek et Universciné ont pu, ainsi, tirer leur épingle du jeu. D’autres, plus confidentielles, ont su utiliser les réseaux pour aiguiser la curiosité de la profession, qui jusqu’ici parlait peu de la 25e Heure, Tesk, Outbuster, Shadowz et Les Toiles. Dans le monde des plateformes, on a vu apparaître durant le confinement deux jolies surprises : l’annonce par le distributeur Carlotta de l’ouverture opportune de sa plateforme SVOD maison. Puis, la plateforme éphémère Henri, mise en place par la cinémathèque française. Hommage à Henri Langlois et reposant sur Peertube (inspiré de YouTube, la plateforme a été fondée par des partisans de la culture des logiciels libres), cette dernière permet de voir chaque soir à 20 h, certains films de la collection de la cinémathèque française. De la même façon, MK2 a su, avec MK2 Curiosity, tirer profit du site de son magazine Trois Couleurs pour donner accès aux internautes à certaines œuvres dont le distributeur détient les droits.

Face à ces initiatives, qu’elles proviennent de critiques de cinéma ou d’institutions associatives et privées, d’autres ont davantage suscité la polémique. C’est le cas, par exemple, de la décision unilatérale de Canal+ de donner accès gratuitement à son catalogue de films et séries aux internautes durant toute la période du confinement. Ce qui a fait réagir vivement Vincent Maraval.

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Bien que la mise à disposition d’un catalogue très riche et diversifié ait forcement séduit les « confinautes », l’aspect légal de la décision a été clairement mis en doute. D’une certaine manière, Canal+ est devenu durant un mois un véritable PopcornTime. À ce sujet, on peut noter une certaine schizophrénie de la part des journalistes : s’il y a eu des initiatives pour appeler le public à continuer à assouvir son amour du cinéma via des plateformes légales ou des œuvres libres de droits, on a assisté, sur Facebook notamment, à un véritable coming-out des pratiques illégales, mettant en péril le cinéma. Là encore, il a pu s’agir d’initiatives individuelles, certaines venant de critiques de cinéma, d’autres de membres bien en vue de la sphère cinéphile sur le Web, mais toutes motivées par l’envie sincère de partager des films qu’ils aiment, souvent indisponibles légalement, en utilisant le réseau social de Zuckerberg. Là encore, l’initiative a pu interroger des distributeurs et des éditeurs. Ainsi le distributeur Marc Olry (Lost Film) a pu, sur Facebook, échanger avec un internaute sur la pertinence de son geste. Sans vouloir chercher à lui faire la leçon, ni le menacer de le dénoncer, il lui a fait remarquer que proposer à ses (très nombreux) amis Facebook des films, n’ayant pas d’éditeurs ou distributeurs connus, pouvait poser problème. Des films qui n’avaient pas trouvé preneur pouvaient être en négociation, ou bien des distributeurs cherchaient peut-être à les acquérir. Mais il y a eu une initiative collective, où le partage de films rares était bien plus massif, qui a aussi nourri les interrogations de ces éditeurs et distributeurs indépendants. Ce groupe privé, dont on taira le nom, a été administré durant le confinement par des cinéphiles, mais aussi un cinéaste. Au plus fort du confinement, le groupe a réuni pas loin de 2000 personnes, dont de très nombreux critiques de cinéma, ainsi que des distributeurs indépendants, ou des attachés de presse. Si avant le confinement, le téléchargement illégal n’avait pas bonne presse, cette situation exceptionnelle a fait sauter les barrières. Sans remettre en cause l’aspect illégal du groupe, les administrateurs ont pourtant imposé des règles strictes limitant le partage de films : pas de lien vers de sites illégaux, pas de films disponibles en VOD, SVOD, DVD ou Blu-ray en France, ni de nouvelles sorties. Il a été demandé de mettre en avant des œuvres très difficiles à trouver. Si ce groupe a permis de faire découvrir des œuvres rares, et de discuter de la cinéphilie de chacun, il a échoué à réfléchir à la délicate question de la mise en danger des distributeurs et éditeurs indépendants. L’idée n’est pas ici de condamner de façon hypocrite l’existence de ces groupes, où la pratique du partage de films en général, mais plutôt de souligner un rendez-vous manqué, dans un moment où les structures fragiles doivent faire face à de plus en plus de difficulté pour exister.

S’il n’y a pas eu véritablement de débat permettant à la sphère cinéphile sur internet de réfléchir collectivement à ce que pourrait être le cinéma dans un moment où les plus fragiles souffrent encore plus, il faut souligner la démarche de Revus et Corrigés. Ce drôle derevus et corrigés moment a été l’occasion pour son créateur de proposer des Lives Facebook, qu’il a ensuite rendus disponibles sur YouTube. À l’occasion de cinq Lives, Marc Moquin (décidément partout), assisté de Sylvain Perret, fondateur du webzine Inkult ont proposé des discussions autour de la situation et de l’état du cinéma en 2020 avec un large panel de professions de la sphère cinéphile : Nils Bouaziz (Potemkine) puis Manuel Attali (Ed Distribution) ou encore Vincent Paul-Boncour (Carlotta) pour la distribution et l’édition, Thomas Aïdan, fondateur de la revue La Septième obsession, pour évoquer les publications de la critique de cinéma, et enfin Nicolas Saada, cinéaste confiné. Assez proche dans sa forme des émissions confinées À l’air libre de Médiapart, ces Lives ont été l’occasion pour les utilisateurs de Facebook d’interagir avec les participants à l’émission, provoquant une avalanche de commentaires, parfois par centaines. Si Marc Moquin remarquait, dans le podcast Pardon le cinéma, que ce moment exceptionnel donnait l’occasion de s’ouvrir et de toucher un nouveau public (évoquant le succès du partage gratuit du dernier numéro de sa revue) l’initiative de ces Lives a participé à construire des solidarités entre la presse indépendante et les autres acteurs indépendants du cinéma en France. Mais il a permis aussi d’utiliser les nouveaux supports pour se faire connaître et faire connaître tout un pan du cinéma souvent invisibilisé.

La ligne éditoriale de Revus & Corrigés qui se résume par le slogan « films classiques, regards modernes » n’a jamais été aussi vérifiée que durant le confinement. Tous les sujets évoqués plus haut ont été débattus par Marc Moquin et ses invités, avec assurément une solidarité interprofessionnelle entre les différents acteurs du cinéma. On retiendra par exemple l’intervention de Nils Bouaziz autour des différentes initiatives cinéphiles, légales ou non, qu’il ne cherchait pas à condamner, mais aurait souhaité plus de concertation. Certaines initiatives qu’il ne nomme pas (mais on devine qu’il évoque Henri et la démarche de MK2) auraient pu associer les éditeurs de DVD Blu-ray.

Dans la lignée de la démarche de Revus & Corrigés, signalons également l’initiative des Fiches du Cinéma qui pendant toute la durée du confinement ont demandé à d’autres acteurs du monde du cinéma comment ils vivaient cette période. Là encore, c’est une certaine idée du cinéma, fragile ou précaire qui est mise en avant. Si Marc Moquin et Thomas Aïdan ont centré leur discussion sur le point de vue de patron de presse indépendante, Les Fiches ont donné la parole au critique de cinéma Alex Masson (Radio Nova, Cinémateaser) qui a profité de cette visibilité pour évoquer la précarité plus forte encore dont souffraient les pigistes et le rapport compliqué des employeurs avec leurs journalistes. Si l’initiative des Fiches ne s’est pas à proprement parler effectuée directement sur les réseaux sociaux, la situation l’a poussé à s’exposer bien plus qu’avant le confinement sur ces nouveaux médias.


Le confinement a été une période riche en débats et réactions face à un bouleversement qui risque d’avoir des répercussions importantes dans le IMG_9740 futur. Mais s’il y a bien un événement qui a marqué le Grand Confinement, c’est l’apparition de Jean-Luc Godard sur un réseau social que nous n’avons pas encore abordé : Instagram. Le cinéaste Suisse, Lionel Baier, également responsable du Département Cinéma de l’Ecal a obtenu une interview d’une heure et demie avec le légendaire réalisateur. L’initiative a forcément intéressé Godard, dont on connaît le goût pour les nouvelles images. Et si l’intervention a enthousiasmé la sphère cinéphile sur internet, on a pu voir les limites de cet entretien. En effet la structure d’Instagram, pourtant centrée sur l’image, photographique ou en mouvement, n’a pas encore été domestiquée par le cinéma et surtout par sa critique. Que Philippe Azoury mette un smiley-cœur durant l’intervention du cinéaste apporte-t-il quelque chose à la réflexion sur le rapport du cinéma aux nouvelles images ? On terminera du coup par ces réflexions de Jean-Marc Lalanne dans son journal de confinement sur le site des Inrockuptibles : « Plus encore que ce qui se dit, ce qui est beau dans ce moment qui se prolonge jusqu’à atteindre la durée d’un long-métrage de Godard (1 h 40 pétaradante, où la parole, comme dans ses films, tire dans toutes les directions), c’est le live. C’est Instagram. C’est l’alliance entre ce qui vient de très loin, de presque la nuit des temps de notre culture (la Nouvelle Vague, comme scène primitive de la modernité) et ce qui incarne la pointe aiguisée de notre présent et son mode de communication. Godard a toujours eu ce génie de joindre l’archaïque et l’hyper-contemporain (rappelons encore récemment sa conférence de presse cannoise en FaceTime), de les faire marcher ensemble. Ce que nous dit ce live, c’est qu’il est vivant. Et que dans ce moment déconcertant, où chacun craint que le monde d’où l’on vient et celui où l’on va ne soient à jamais disjoints, il est une courroie. »

Gael Martin

Gaël Martin