60 ans de liaison

Édito de Nicolas Marcardé

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Depuis soixante ans, la Semaine de la Critique est un point de rencontre particulier entre la critique et ceux qui conçoivent, fabriquent, produisent, distribuent ou vendent les films. C’est un lieu où elle s’implique de façon plus concrète et où ses mots sont assortis d’actes : sélectionner des films et les montrer. À cet endroit et ce moment précis, la critique, les créateurs et l’industrie regardent dans la même direction, plutôt que de continuer, comme c’est le cas le reste du temps, à se regarder en chiens de faïence, avec un mélange ambigüe de défiance et de désir. À quoi sert la critique ? Cette très ancienne et très rebattue question, ici ne se pose plus : la critique sert à découvrir des films, des auteurs, des langages, et à les accompagner, “physiquement” pour ainsi dire, jusqu’à leur public.

Mais justement, si elle peut se résoudre si simplement à l’échelle d’une semaine et d’une dizaine de films, pourquoi cette question du rôle de la critique continue-t-elle à se poser de façon si sensible et complexe pour le reste de l’année et de la production ?

Par ailleurs se poser cette question maintenant, quand le cinéma sort du long coma artificiel dans lequel l’a plongé la pandémie, a peut-être quand même du sens. Maintenant que la tempête est (presque) passée, dans les divers métiers et corporations qui composent “la profession”, chacun se relève et reprend sa place. Mais quelle place exactement ? Et est-ce que ça ne serait pas l’occasion de la redéfinir un peu cette place ? Est-ce qu’on ne devrait pas, à la faveur des récents bouleversements, se repositionner un peu plus près les uns des autres, afin de mieux s’entendre ?

Et puis tout de même, les anniversaires c’est toujours le bon moment pour faire des discours et se dire des choses que l’on ne se dit pas le reste du temps. Qui plus est celui-là, qui est un anniversaire de naissance, mais que l’on peut envisager aussi comme un anniversaire de mariage : soixante ans d’une vie en commun entre ceux qui regardent et ceux qui font les films. Ou soixante ans de liaison, si on tient compte du caractère discontinu, événementiel, de ces moments partagés. Soixante ans de lien, en tout cas.

Et c’est pourquoi, par un joyeux paradoxe, nous avons choisi de la poser tout de même cette vieille question du sens et du pourquoi, quelque part en marge ou au verso des 60 ans d’avenirs qui sont un peu le livre d’or des ces noces de diamant (car c’est comme ça que ça s’appelle, j’ai fait des recherches).

Plutôt que “À quoi sert la critique ?” (sujet de dissertation générale) nous avons opté pour une question plus concrète, qui aurait pu être “À quoi vous sert la critique ?”, mais qui, avec un tour de zoom  supplémentaire, s’affine encore en devenant :

Est-ce que la critique aide à faire des films ?

Une question-valise, faite de plusieurs autres : est-ce que la critique aide à donner envie de faire des films ? Est-ce que la critique aide à comprendre comment sont faits les films ? Est-ce que la critique aide économiquement à ce que des films puissent se faire ? Est-ce que la critique aide à réfléchir sur son propre travail et à évoluer de film en film ? Etc.

À travers cette question, il ne s’agit pas seulement pour nous, critiques, de se rassurer, en demandant à nos partenaires : dis, est-ce que tu m’aimes ? Il ne s’agit pas non plus vraiment d’une thérapie de couple, dans laquelle on crèverait des abcès en échangeant des claques et des larmes. Il s’agit juste de se dire les (ou des) choses, de se parler pour savoir un peu où en est.

Comme dans toute discussion conjugale il sera  donc ici question de désir, de communication, de rapports d’ego, de complémentarité, de l’avenir des enfants, de quelques vieux dossiers mal digérés, de pas mal de bons souvenirs qui sont le ciment du couple... Et à la fin, on aura la conviction qu’on ne s’est pas encore tout dit.


Nicolas Marcadé
Nicolas Marcadé
Rédacteur en chef