AXELLE ROPERT

Cinéaste (France) 

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La critique aide-t-elle à faire des films ?

C’est drôle parce que j’assiste en ce moment-même à une “querelle” sur Facebook ayant trait justement à cette question ! Louis Skorecki vient d’écrire sur sa page, en hommage à Jean-Pierre Oudart : “Il arrive qu'écrire sur le cinéma soit plus important que le cinéma. Il arrive qu'un texte sanctifie un film, qu'il le fasse exister aux yeux du monde. Penser que Shining, par exemple, n'a pas besoin de Jean-Pierre Oudart pour exister serait une bêtise. Sans les mots d'Oudart, Shining ne serait qu'un pré-Scary Movie particulièrement virtuose, un rituel de mort de plus.” Et un lecteur énervé lui balance : “J’ai jamais lu une phrase aussi stupide.”  J’adore cette querelle ! On pourrait croire que la phrase de Skorecki est de la provocation, mais en fait, je crois qu’il a parfaitement raison. 

Je le dis, je l’assume : j’ai une dette immense envers la critique de cinéma. Pour répondre à votre question de manière lacunaire et vaguement raisonnée (j’espère qu’on ne va pas s’ennuyer pour autant), il me semble qu’on peut distinguer trois cas de figures. 1. La critique de cinéma qu’on lit comme simple lecteur. 2. La critique de cinéma que l’on pratique soi-même.  3. La critique de cinéma que l’on “reçoit” en tant que cinéaste.

Je vais évoquer les trois cas, puisque cela recouvre mon trajet personnel – de la critique de cinéma à la réalisation.

L’amour du cinéma et de la critique de cinéma sont indissociables pour moi. Je crois que j’ai vraiment commencé à toucher le cœur du cinéma quand j’ai commencé à penser à la mise en scène, et que sans la critique de cinéma, je n’aurais jamais compris ce que cette chose mystérieuse si intimidante voulait dire. J’ai eu mon premier choc de “lectrice” en lisant les textes de Rivette dans les Cahiers du Cinéma “période jaune” quand les Cahiers sont reparus en fac-similé au début des années 90. S’en est suivie une vraie passion pour le genre de la critique de cinéma dont je ne citerai que quelques noms parmi beaucoup d’autres : les textes de la Nouvelle Vague, puis Daney / Biette / Skorecki / Narboni / Moullet dans la génération suivante, plus quelques francs-tireurs français (Guiguet / Delahaye / Manchette) et américains (Manny Farber). Et deux dictionnaires de cinéma qui ne me quittent pas : ceux de Lourcelles et Tavernier / Coursodon. Je crois que la critique de cinéma provoque un sentiment, ou plutôt une énergie de pensée très particulière chez le lecteur : l’excitation. Une “énergie de pensée” assez unique dans l’histoire de la critique d’art en général (j’adore aussi la critique littéraire et la critique rock), sans doute à cause de ce qui distingue le cinéma des autres arts : en prise directe avec le présent, un art à la fois massif, populaire, immédiat et périssable. Un livre, un disque, un tableau restent, alors qu’un film peut disparaître : c’est à la fois l’art le plus intensément présent et le plus périssable de tous les arts, celui qui a le plus besoin d’avoir des “supporters”. C’est grâce à la critique de cinéma que j’ai un peu compris ce que c’était la “mise en scène” (je me souviens notamment d’un texte de Rivette sur Ophüls et d’une phrase de Truffaut sur Les Amants du Capricorne d’Hitchcock qui a eu l’effet d’un détonateur). Il me semble qu’avoir beaucoup lu de critiques de cinéma, outre l’excitation de la pensée que cela procure, aide beaucoup à avoir une cartographie intérieure bien dessinée, comme une sorte de boussole. Par exemple, quand j’ai fait mon premier film, je n’étais pas tétanisée par l’idée de “mise en scène”, comme si quelque chose m’était déjà familier en fait – dans mon cas personnel, cela m’a “désinhibée” (alors qu’on croit souvent qu’avoir vu trop de films et lu trop de critiques de cinéma inhibe).

Puis je suis passée à la critique de cinéma comme “pratiquante” - à une échelle volontairement amateure je précise. Je me souviens du conseil de Jean-Claude Guiguet : il faut noter systématiquement sur un carnet ses pensées sur un film, sinon “c’est du vent”. J’en ai le souvenir d’un exercice difficile (je me suis peu arraché les cheveux sur un scénario, mais sur une “critique de film” à faire, oui !), je me souviens de la provocation de Lourcelles disant que “Rivette aurait dû rester simple critique car les bons critiques sont beaucoup plus rares que les bons cinéastes” et je suis d’accord avec lui ! Je dirais qu’avoir fait de la critique n’aide pas forcément à faire de bons films, mais aide certainement à ne pas en faire de trop mauvais : lorsque je suis passée à la réalisation, j’avais une petite idée de ce que je n’aimais pas (par exemple, j’ai horreur de l’effet “œil de bœuf” ou “grand angle”), et de ce qu’il ne “fallait pas faire” par exemple ! On croit souvent que les cinéastes qui ont d’abord été critiques de cinéma vont faire des films “théoriques” ou “appliqués”, alors que c’est souvent le contraire : ils ont une longueur d’avance de “digestion” sur les autres qui leur permet d’aller “plus vite / plus fort”. Par exemple, quand je pense aux premiers films de Tarantino, un exemple de “cinéaste / critique de cinéma” (certes juste un critique “oral”, mais un critique quand même), c’est frappant de voir comment dès le début il avait “digéré” sa cinéphilie là où d’autres auraient fourni des films plus “scolaires” je suis sûre.

Quant au troisième cas de figure, celui du cinéaste-lecteur de la critique le concernant, c’est un tout autre cas de figure : les choses se corsent. Je suis convaincue qu’un film n’est achevé que lorsqu’il est regardé, et même doublement regardé : par le public et par la critique de cinéma. Un film qui n’est pas regardé n’existe tout simplement pas, le cinéma est sans doute l’art qui a besoin de la façon la plus consubstantielle d’un répondant, et d’être “achevé” par le regard qu’on pose sur lui. De manière caricaturale, on pourrait dire que le rapport entre cinéaste et critique oscille entre deux pôles : le dialogue de sourds et la séance avec un psychanalyste.

Dialogue de sourds donc, le langage de la fabrication d’un film et celui de l’analyse d’un film n’ont rien à voir. C’est vraiment une situation où l’on se dit : “on ne fait pas le même métier” (alors même qu’on a le même objet : un film). On ne fait pas le même métier, mais si l’échange est quasi impossible, je dirais que c’est pourtant ce face-à-face qui fait exister le film.

Et “séance chez le psychanalyste” dans son autre bord : lire une critique de ses propres films, c’est quelquefois entrevoir une vérité si profonde, si pertinente, mais aussi si “nue”, voire triviale, qu’elle vous plonge dans un profond malaise. Je dirais qu’il faut entrevoir cette vérité avant de refermer le livre et de tout oublier – tant on ne peut pratiquer son art qu’avec une certaine inconscience, et que trop de connaissance de soi-même tue l’art (c’est sans doute une des raisons pour lesquels les cinéastes classiques américains étaient si réticents à se confier aux journalistes, ils avaient compris qu’il fallait préserver quelque chose en eux : une part “obscure” à soi-même).

Bref, entre le sourd et le psychanalyste, le meilleur de la critique de cinéma, c’est peut-être ça : une vérité entrevue brièvement, et qu’on doit oublier soigneusement – mais qu’on ne pourra totalement oublier, évidemment.  

Sinon, il y a quelque chose dont je reste convaincue : lire de la critique de cinéma même après avoir fait un certain nombre de films reste un exercice exaltant - et “aide à faire des films”. Je dirais même que par moment, quand une formule ou une idée vous frappe par son brillant ou sa profondeur et qu’elle commence à cheminer en vous, on peut se dire : “C’est pour ça que je fais du cinéma”. Je viens de feuilleter les articles de Manny Farber et je tombe sur cette phrase très simple à la toute fin de ses “Préceptes critiques” : “Il faut que le lecteur en sorte grandi.” Un lecteur grandi fera-t-il un cinéaste grandi ? Oui, certainement. 

Axelle Ropert